Laurent Dingli analyse Renault et Peugeot dans les années 1936-1940

Laurent Dingli propose une des rares études sur deux grandes groupes industriels – Renault et Peugeot – pendant une époque cruciale de l’histoire de France. Mené sans les archives internes de Peugeot, ce travail se révèle néanmoins remarquable. 

Pour preuve, nous vous invitons à découvrir plusieurs recensions de cet ouvrage dont celle toute récente de la revue « 20 § 21 »

 

Hervé Joly

analyse le livre de Laurent Dingli dans le

 – dernier numéro de la revue 20 § 21 –

 

Un « livre qui a le grand mérite d’analyser très finement deux grandes entreprises stratégiques de l’intérieur dans une période cruciale ».

« Un livre convaincant par son honnêteté sa rigueur. »

 

La recension

Quelques mots de présentation

Laurent Dingli, historien connu pour ses travaux sur l’entreprise automobile Renault, en particulier pour une biographie de son fondateur, propose une histoire comparée avec une autre firme du secteur, Peugeot, dans la période resserrée allant du Front populaire à la débâcle de juin 1940. Souvent débattue, la question qui traverse le livre est celle de la part des industriels privés dans les responsabilités de la défaite. L’idée est de confronter une firme souvent mise en cause à ce titre, Renault, à une autre qui l’est moins, Peugeot. Comme Laurent Dingli le reconnaît lui-même, la comparaison avec Citroën, autre entreprise parisienne, aurait été plus adaptée, mais les sources sont trop lacunaires. 

La situation pour Peugeot n’est pourtant guère plus favorable, dans la mesure où l’auteur s’est vu répondre par les archivistes du groupe PSA qu’il s’agit d’une période trop récente pour laquelle l’accès est réservé à des historiens partenaires ! Laurent Dingli s’en sort cependant par l’exploitation de sources publiques ou syndicales, qui permettent à l’ouvrage d’être solidement référencé, voire trop, avec des notes infrapaginales souvent envahissantes. Sans surprise, la thèse du livre est nettement, même si c’est avec force nuances, de démontrer que dans un contexte difficile, les industriels ont fait ce qu’ils ont pu pour contribuer à la politique d’armement. 

« Un premier long chapitre »

Dans un premier long chapitre, « Crise et renaissance de l’entreprise », l’auteur explique d’abord à quel point le contexte social s’avère difficile pour Renault comme pour Peugeot au cours des années 1936-1938. S’il relativise l’impact des grèves de juin 1936, qui se terminent plutôt par un compromis satisfaisant pour les deux parties, la percée du parti communiste et d’une CGT réunifiée intransigeante entraîne ensuite des conflits incessants qui affectent fortement la productivité. Les patrons, Louis Renault comme la famille Peugeot, y répondent régulièrement d’une manière autoritaire, par des lock-out et des licenciements de masse. Cette dureté patronale n’exclut pas cependant tout sens du compromis.

La main-d’œuvre qualifiée, notamment dans la région de Montbéliard pour Peugeot, n’est pas pléthore : il faut souvent réembaucher les mêmes. Les entreprises acceptent de plus en plus que les autorités publiques se mêlent des conflits, à travers notamment la désignation d’arbitres indépendants comme le prévoit la loi. On voit aussi que les services du personnel, traditionnellement dévolus à d’anciens militaires, évoluent dans leur recrutement pour mieux prendre en compte la dimension de relations sociales. Il existe dans les deux entreprises la tentation de s’appuyer sur des syndicats « jaunes », ou sur des militants d’extrême droite pour contrer l’influence communiste, mais il ne s’agit pas d’une stratégie exclusive. 

Des efforts sont aussi faits pour répondre à certaines revendications à l’évidence justifiées, tant le travail à l’usine est difficile. Si la question de la durée du travail est un enjeu brûlant pendant la période, l’auteur relativise l’impact des quarante heures : à la suite de la crise, le temps de travail était de fait inférieur dans beaucoup d’entreprises. La loi débouche souvent sur un alignement à la hausse.

 

Le deuxième chapitre

Le deuxième chapitre fait apparaître à quel point la mobilisation de septembre 1939 affecte fortement les entreprises, en particulier les plus grandes, avec une part considérable du personnel mobilisé. Les alternatives – recrutement de chômeurs, recours à la main-d’œuvre étrangère ou féminine – ne permettent pas de trouver les qualifications requises. Les entreprises doivent se battre pendant des mois pour obtenir le retour de techniciens indispensables. La répartition des programmes de production se fait aussi difficilement entre les firmes, avec des hésitations sur les modèles de chars notamment. Pour Laurent Dingli, les industriels n’ont pourtant pas traîné les pieds, Louis Renault en particulier ayant renoncé rapidement à ses productions civiles. 

Le troisième chapitre « La production et les hommes » 

Le troisième chapitre « La production et les hommes » montre bien la difficulté de reconvertir dans l’urgence une industrie. Si Renault était déjà un groupe diversifié, avec une importante branche aviation avec sa filiale Caudron, l’engagement tardif de Peugeot dans l’équipement aéronautique ne pouvait être que mineur. Les deux entreprises ont aussi souffert d’un excès de concentration de leur production dans leurs usines-mères, très vulnérables aux attaques aériennes, qui n’aurait pas permis de tenir la guerre dans la durée.

Un dernier chapitre qui fait office de conclusion

Dans un dernier chapitre qui fait office de conclusion, l’auteur souligne que les dés sont déjà jetés en septembre 1940. Les efforts du nouveau ministre de l’Armement Raoul Dautry n’y suffisent pas. Pour Laurent Dingli, la guerre a été perdue bien plus tôt, faute d’un engagement politique antérieur assez fort en faveur du réarmement. Sans grande originalité, il met en avant la responsabilité d’Édouard Daladier, régulièrement ministre de la Guerre dans différents gouvernements des années 1930.

Même si le livre souffre d’un déséquilibre des sources en faveur de Renault, il a le grand mérite d’analyser très finement deux grandes entreprises stratégiques de l’intérieur dans une période cruciale. S’il pèche aussi un peu par l’obsession de l’auteur de dédouaner Louis Renault de ses responsabilités, prenant le contre-pied d’historiens trop influencés à ses yeux par le point de vue longtemps défendu par son neveu par alliance et rival François Lehideux, il est globalement très convaincant par son honnêteté et sa rigueur.


Hervé Joly

Deux autres belles recensions 

du livre de Laurent Dingli

« Ouvrage dense, exigeant, fruit d’un gros travail sur  les archives et dont nous recommandons la lecture attentive. » Lire plus

Jean-François de Andria, de l’association Renault Histoire, a lu l’ouvrage.

« La documentation de cet ouvrage est dense et souvent inédite. » « Mais l’ouvrage vaut surtout par le tableau qu’il dresse de l’interaction et des motifs d’action (ou d’inaction) des différentes parties prenantes. »  Lire plus

Le livre

Laurent Dingli analyse

Mai 36 – juin 40 : rarement l’industrie française aura traversé une période aussi tumultueuse qu’au cours des années qui séparent la victoire du Front Populaire de la débâcle militaire. Pendant ces quatre années, riches en bouleversements, les entreprises vécurent au rythme haletant des conflits politiques et sociaux, de la modernisation des usines, des grèves et des impératifs de la défense nationale. Lire plus

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