Cléopâtre, femme imaginaire

Cléopâtre, femme imaginaire
Cleopatra (recto), 1533-1535 ca., Michelangelo. Firenze, Casa Buonarroti. Planche XII, tirée du livre.

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Cléopâtre, femme imaginaire ou personnage historique ? Qu’en est-il vraiment tant les cartes semblent brouillées ? Cléopâtre, la femme aux mille visages, a-t-elle failli ébranler Rome ? Suétone, Tacite et d’autres ont pris soin de l’accabler vite, très vite. Cléopâtre, femme imaginaire, surgit sous la plume des chroniqueurs. Cette légende noire de la reine d’Égypte s’est très vite répandue au cours des siècles. Qu’en est-il de la Renaissance ? Ce livre décrypte cet héritage dans ce temps amoureux de l’antiquité.

Cléopâtre, femme imaginaire
Cleopatra (Simonetta Vespucci) (1480-85), Piero di Cosimo, Chantilly, Musée Condé. Illustration tirée du livre, planche XI.

Cléopâtre, femme imaginaire : une autre Cléopâtre

Cléopâtre, femme imaginaire ? Elle passe d’abord pour la vaincue de l’histoire ; captive des romains y compris jusque dans la représentation qu’ils ont véhiculée. Mais elle fut aussi, nous rappelle le livre, femme de savoirs ! Les élites de la Renaissance ne s’y sont d’ailleurs pas trompées. 

Cette science est, à leurs yeux, ce qui lui permet de briser ses chaines. Les sources arabes, avant tout, nous dévoilent cette face oubliée de la reine. Ce cadre permet de comprendre ses expérimentations de poisons sur les animaux. Elle n’avait donc nul besoin, contrairement à sa légende noire, de les tester sur des prisonniers. Ajoutons à cela que la reine d’Alexandrie, c’est-à-dire de la capitale intellectuelle du monde hellénistique, côtoie astronomes, philosophes, philologues, médecins. N’oublions pas que Galien cite souvent la reine « pour son traité sur les cosmétiques ». Elle est à la fois la grande patronne du temple d’Hathor, dédié à la santé de la femme, et Isis la faiseuse de miracle par sa maitrise de la pharmacologie. On découvrira donc, dans ce livre, une Cléopâtre non seulement lettrée mais aussi une artisane de la renaissance culturelle et scientifique de son pays.

Pourtant, la légende noire persiste. Cléopâtre la reine qui empoisonne est le message transmis par des tableaux teintés d’exotisme. Mais on apprend notamment que dès le XVIe siècle cette légende noire est déboutée par des auteurs comme Giulio Landi, Claudio Tolomei… Le premier fait intervenir la reine et les deux romains – César et Marc-Antoine – dans un texte d’une grande valeur au point qu’il « a pu inspirer (…) les poètes italiens, mais aussi des auteurs tragiques français ». Du reste, avec Landi, même l’affaire de la perle devient positive. Landi, passionné, comme ses contemporains, de spectacles trouve un écho sublime chez Cléopâtre.

Cléopâtre, femme imaginaire : l’Egypte, source d’inspiration.

Au-delà de Cléopâtre c’est l’Égypte qui attire. Le Nil déjà ; source de fertilité. Ensuite, le palmier, le crocodile, etc. Le premier d’ailleurs n’est peut-être pas un modèle essentiellement égyptien mais plutôt gréco-romain. Les crocodiles, d’un autre côté, fascinent et renvoient plus généralement aux mystères de l’Égypte, à l’abondance, à la multiplicité. On les trouve en particulier sur les tapis du Caire qui ornent l’Hôtel de la reine Catherine de Médicis.  

De toute façon, même les hiéroglyphes fascinent les hommes de la Renaissance. Ils les adoptent et les intègrent à leurs œuvres. Alors que l’antiquité n’avait transmis que très peu de signes, la découverte, en 1419, du manuscrit des Hieroglyphica change tout. Colonna, Rabelais, Alciat se plongent dans cet univers. Ainsi de Pierio Valeriano Bolzani qui publie, en 1556, à Bâle, le Hieroglyphica permet de présenter « une systématisation de la culture symbolique humaniste ».

Cléopâtre, femme imaginaire
Page de titre de Giulio Landi, La Vita di Cleopatra, Venise, 1551, Biblioteca Teresiana de Mantoue, cote : LVXI.A.23. Illustration tirée du livre.
Cléopâtre, femme imaginaire
Tapis floral ottoman provenant du Caire, 1550 ca., laine. New York, Metropolitan Museum of Art. Illustration tirée du livre, Planche III.

Cléopâtre, femme imaginaire : une autre vie sur scène

Les auteurs tragiques italiens sont sensibles au destin de Césarion ou encore des trois autres enfants de Cléopâtre. Ils les mettent en scène plus que les auteurs français. L’évocation des enfants, en tout cas, complexifie la personnalité de la reine et augmente sa dimension tragique.

L’Italie, dès les années 1550, fait donc revivre Cléopâtre sur les scènes de théâtre. Le première tragédie est l’œuvre de Giraldi, vers 1541. Il sonde, en particulier, l’âme humaine prise entre passion et raison. Dès lors, l’auteur tente de montrer la volonté d’agir pour que le bien, la vertu et la rationalité triomphent. C’est ainsi que son écriture dévoile une Cléopâtre qui n’est pas celle de l’inferno de Dante. Au contraire, elle est héroïque et mélancolique, aimant son pays, son mari et ses enfants. Sa mort exalte sa grandeur et son savoir !

D’autre part, Cléopâtre est aussi « la protagoniste de la première tragédie humaniste française ». Emmanuel Buron précise, en outre, que cette tragédie prend « le contre-pied de l’historiographie et de la poésie romaines » en la présentant de manière positive. De son côté, Jodelle montre une Cléopâtre qui acquiert sa liberté par le suicide et « transforme sa défaite en triomphe ».

Finalement, avec le Cléopâtre de Montreux et le Marc-Antoine de Garnier c’est le corps et la passion de la reine qui sont traités. Garnier présente les charmes de sa voix, de ses yeux, de ses seins qui enivrent littéralement Marc-Antoine. Le corps dans sa beauté, chez Garnier, devient « l’enjeu » à extraire de la main des ennemis. Son suicide en est le moyen ! Son corps baigné de larmes fait de l’amante une belle pénitente suscitant l’émotion chez le spectateur. Montreux tente, de son côté, d’introduire de la morale chez cette Cléopâtre. Surgissent alors chez elle la constance, le courage et la force qui dessinent le portrait d’une héroîne expiant.

En guise de conclusion

Avec près de 28 contributions, dont 11 en italien, l’ouvrage dresse un panorama complet de la représentation de Cléopâtre à l’époque de la Renaissance. L’apport littéraire est particulièrement mis en valeur et nous a beaucoup instruit. Mais la peinture, la sculpture et même la numismatique ne sont pas oubliées. On comprend très vite qu’avec la Renaissance un basculement de l’image de Cléopâtre s’opère. Si les auteurs de la Renaissance puisent dans l’antiquité ils n’en sont pas, pour autant, dans une servile dépendance. Au contraire, il donne à voir une nouvelle Cléopâtre. Celle que des historiens, plus récemment, décrivent. L’ouvrage d’une magnifique conception éditoriale est aussi abondamment illustré afin d’offir au lecteur une vue complète de cette Renaissance au prisme de Cléopâtre.

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Quelques mots d’historiographie

En qui ou quoi avoir confiance ?

Évoquer Cléopâtre c’est, pour beaucoup d’entre nous, se référer soit à Elizabeth Taylor dans le film éponyme de Joseph L. Mankiewicz en 1963 ou à la BD non moins célèbre d’Uderzo et Goscinny.  Les deux continuant allégrement de véhiculer nombre de stéréotypes anciens car légende et histoire, même des siècles après, ont bien du mal à se démêler.

Cléopâtre ou, plus exactement Cléopâtre VII philopator nait vers 69 et règne de 51 à 30 av J.C. Les historiens rencontrent plusieurs difficultés pour brosser son portrait. D’abord les sources, comme le souligne Pascal Vernus. Elles sont trop laconiques, même si aujourd’hui s’ajoutent aux documents écrits, les papyrus et les traces archéologiques. Ensuite, les auteurs romains ont construit sa légende noire : les poètes comme Horace, Properce ou Lucain, puis les historiens romains dès la rupture de César avec Octave. Les plus connus s’en mêlent : de Plutarque (fin du Ier) à Pline l’Ancien puis à Suétone en passant par Appien (IIe siècle) ou Don Cassius ou Flavius Josèphe.

Cela dit Eutrope (historien du IVe siècle), souvent oublié, est certainement le meilleur médiateur de la vision stéréotypée de la reine d’Égypte. D’ailleurs, on ne compte pas moins de 300 éditions de son De viris illustribus entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Bien au contraire, la Renaissance, avec Landi, propose un autre portrait de Cléopâtre en suivant ici les sources arabes.

 

Aujourd’hui

Maurice Sartre dans Cléopâtre, Un rêve de puissance (Tallandier, 2018), trace l’origine gréco-macédonienne de Cléopâtre et non plus égyptienne. Finalement, il exploite l’ensemble des sources pour mettre en valeur une Cléopâtre parfaitement conscience de son destin particulier. D’ailleurs, les travaux et découvertes récentes des archéologues montrent l’Égypte de Cléopâtre plus développée qu’on ne l’imagine. C’est ainsi que les fouilles sous-marines menées par Frank Goddio et l’Institut européen d’archéologie sous-marine, à partir de 1992, ont permis de cartographier les parties sous-marines de l’ancienne Alexandrie, ses colonnes et ses esplanades et le sol des palais royaux, etc. Mais, à ce jour, le tombeau de Cléopâtre n’a toujours pas été exhumé. Aujourd’hui on pense que sa résidence privée devait être sur la presqu’île de Lochias.

Pour Pascal Vernus, Cléopâtre est d’abord une femme cupide qui aime le « bling bling ». De son côté Christian-Georges Schwentzel (Cléopâtre, la déesse-reine, Payot, 2014) rappelle qu’elle est dépendante de Rome. 

Michel Chauveau insiste sur le fait qu’on ne connaisse rien de l’éducation de Cléopâtre mais on sait qu’elle a écrit le Cosmeticon sur la pharmacologie. Pascal Vernus et Christian-Georges Schwentzel rappelle, quant à eux, que dans ce domaine, elle s’inscrit dans la tradition égyptienne de sa dynastie.

Frédéric Martinez (Cléopâtre, la reine sans visage, 2020) propose de voir, dans sa capacité à séduire, une forme de force pour s’affirmer au milieu d’hommes. Il restitue dans son livre aussi un monde qui caresse le même rêve que Cléopâtre qui souhaitait réunir l’Orient et l’Occident.

Le livre et l’auteur

Le livre

Cléopâtre, femme imaginaire
La mort de Cléopâtre, v. 1560, Huile sur bois.

Riche d’une double identité grecque et égyptienne, victime d’une légende noire orchestrée par la haine de la propagande romaine, Cléopâtre a traversé les siècles et a cristallisé, dans son image aux mille lumières et visages, les fantasmes des époques les plus éloignées. Elle est femme de pouvoir et de savoir, reine bâtisseuse et tacticienne capable de contrôler les rivages de la mer Méditerranée, assoiffée de philosophie, de science et de médecine, mais aussi une vaincue de l’histoire, captive des Romains et de leur propagande agressive. Prisonnière de son destin, elle est devenue l’incarnation de l’aplestos, une vision réadaptée par chaque siècle afin d’y projeter désirs et fantasmes.

La directrice d’ouvrage

Cléopâtre, femme imaginaire
La directrice de l'ouvrage, Rosanna Gorris Camos

Rosanna Gorris Camos est professeure titulaire de Littérature française à l’Université de Vérone. Elle dirige, depuis 2004, le Gruppo di studio sul Cinquecento francese et, depuis 2002, le projet PRIN – Constitution du Corpus du Théâtre français de la Renaissance.

Pour aller plus loin

La collection « Renaissance » est soutenue par le Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR)

Centre d'études supérieures de la Renaissance

Créé en 1956, le Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) est un centre de formation et de recherche dédié à l’étude de la Renaissance en Europe, de Pétrarque à Descartes et aussi, grâce à de nombreuses collaborations, à l’étude des patrimoines, principalement en Val de Loire. Conformément à cette double vocation scientifique et pédagogique, il a obtenu au cours de son histoire le double statut, unique en France…Lire la suite

France Culture consacre 4 émissions à Cléopâtre : un parcours passionnant qui complète à merveille Hiéroglyphica

En 1963 dans le film éponyme de Joseph L. Mankiewicz, Elizabeth Taylor incarne une Cléopâtre de légendre• Crédits : Universal History Archive/UIG - Getty

De quelles sources les historiens disposent-ils pour aborder une personnalité comme Cléopâtre (69 av. J.-C. – 30 av. J.-C.) ? Comment comprendre la place unique que la dernière reine d’Égypte de l’époque ptolémaïque a prise dans l’histoire ? Quel était le statut des femmes à cette époque ? Emmanuel Laurentin s’entretient avec Bernard Legras, professeur d’histoire grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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