Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

L’incendie de Notre-Dame en 2019 a mis en lumière l’actualité et les passions que pouvait susciter notre patrimoine. Les échanges, parfois tendus, se sont notamment focalisés autour de la question du coût exorbitant ou non, de la reconstruction de la charpente. L’incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes pourrait-on affirmer, car se pose maintenant la question de la reconstruction. L’étude menée sur La charpente de la cathédrale de Bourges par le spécialiste qu’est Frédéric Épaud nous en dit long sur les idées reçues, fausses informations, etc.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes. Présentation d’un livre.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

La charpente de la cathédrale de Bourges : mise en perspective

Le gigantesque ouvrage de bois qui coiffe la cathédrale n’a jamais été encore étudié de manière approfondie. Or, le vaste chantier de restauration de 2010 à 2014 a fourni de nombreuses informations précieuses.

Plusieurs campagnes de construction ont été nécessaires. La première débute au XIe probablement sous l’archevêque Gauzlin. Puis une seconde phase, engagée vers 1160, ajoute des ailes latérales avec des murs orientaux. Selon R. Branner, le premier maître d’œuvre de la cathédrale gothique établit un plan vers 1195. Toujours, selon Branner, confirmé par J.- Y. Hugoniot, deux phases successives (1195-1214 et 1216-1255) de construction sont repérables. Finalement, l’achèvement de la nef permet la mise en place de la charpente du vaisseau central vers 1256 puis de celle du chœur en 1257.

Il n’est pas inutile de rappeler les difficultés financières de ce projet. Car ni le roi de France ni de grands seigneurs berrichons ne le soutiennent. Par la suite, d’autres chantiers affectèrent la cathédrale du XIVe au XIXe siècle que ce soit des améliorations de la construction ou de la restauration.

La grande charpente du vaisseau central de 101 m de long se divise en plusieurs parties d’époques différentes. On y ajouta ensuite celle de la nef et d’un faux-transept. Mais jusqu’au XIXe siècle, la charpente ne subit aucune réfection. L’origine de l’entreprise ne fut qu’esthétique, tandis qu’au XXe siècle une vaste reprise structurelle sur le grand vaisseau fut effectuée entre 2010 et 2014.

Quatre campagnes d’analyses dendrochronologiques ont été réalisées entre 1998 et 2014.

La charpente de la cathédrale de Bourges : Le bois d’œuvre

17 saisons d’abatage sur 25 ans ont été nécessaires pour la nef. Ces bois ont ensuite été stockés en forêt à l’abri de la chaleur et du soleil donc probablement dans une vallée humide. Ils ont été entreposés à l’état de grumes avant d’être équarris pour la pose. En outre, il est très probable que le bois ait subi un fumage maîtrisé même si aucun texte médiéval ou moderne ne le mentionne.

Au final, la charpente de la nef est mise en œuvre en 1256, celle du chœur en 1257 puis la patrie centrale est remaniée en 1263 et finalement reprise en 1747. L’analyse permet, pour chaque type de bois (chevron, entrait, poinçon) de distinguer l’âge et le diamètre des arbres utilisés. Ainsi les entrains du chœur ont été taillés dans des arbres, en moyenne, de 15 m de long, de 43 cm de diamètre et âgés de 125 ans. 

Au total, ce sont 925 chênes minimum qui ont été utilisés avec une majorité de grumes (plus de 94 %) de 14 m de long et de 23-28 cm de diamètre. Ce chiffre ne correspond pas, bien sûr, aux chênes abattus, car il y a toujours des pertes. Le chantier expérimental de Guédelon a montré qu’elles s’élèvent à environ 26 %. En conséquence, la quantité de bois nécessaire correspond à environ 3 ha de forêt ce qui montre que les cathédrales n’ont pas détruit les forêts médiévales.

Il est très probable que le bois soit issu de la forêt de Saint-Palais (Cher). Il s’agit de chênes sessiles au peuplement dense ce qui réduit le houppier et les branchages. En outre, il faut noter que le type de bois utilisé dépend aussi du mode d’exploitation. Ainsi pour notre période, le faire valoir direct par un seigneur correspond aux besoins.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes
Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

La charpente de la cathédrale de Bourges : structure 

Les charpentes du XIIIe siècle ont, en général, la même structure. En particulier sur la nef et le chœur, les fermes se répartissent par travées avec une ferme principale. Celle-ci est constituée d’un entrain et d’un poinçon. Puis une courte série de fermes secondaires s’ajoute. On retrouve à Bourges une régularité des travées qui suppose un dessin originel. Cependant on constate une indépendance de la charpente et des supports maçonnés. Cette réalité s’explique par la grande longueur des trames maçonnées. Ainsi le poids de la charpente (200 tonnes environ après séchage) est supportable par l’ouvrage. Un dispositif assure le contreventement de la charpente grâce à des liernes hautes et des croisées d’écharpes. Cela permet aussi de soulager les fermes secondaires. Cet ensemble assez complexe ne se rencontre pas ailleurs. Toutefois, il est probable que cette méthode est à l’origine de la déformation de la charpente.

Les indices du chantier

Les structures de charpente sont en général conçues sur un vaste plancher provisoire où l’épure est tracée au noir de charbon ou bien représentée par des fils tendus. Mais ici les charpentiers se sont aussi servis d’une ferme principale déjà constituée. En effet, des traces de cupules matérialisent ce procédé.

Chaque pièce de la ferme est marquée après l’assemblage. Ces repères précis pour le remontage sont donc formalisés. Ainsi on trouve des chiffres romains et des contremarques en séries identiques. D’autre part, la répartition similaire au sein des fermes confirme que ces deux charpentes ont été exécutées par les mêmes équipes.

La question du levage, enfin, ne peut être résolue par des grues ou des engins de ce type. C’est pourquoi la solution la plus adaptée est la mise en place d’un plancher sur les sablières et en appui sur l’échafaudage. On peut ainsi supposer que le plancher devait avoir une longueur de plusieurs travées pour ensuite le démonter et le déplacer.

Le temps de travail nécessaire pour la charpente dépend des phases : équarrissage, montage… L’exécution de la charpente de la nef pourrait représenter trois mois de travail pour dix charpentiers. Ainsi de bout en bout, la charpente de la nef pouvait prendre dix mois de travail pour dix à vingt hommes. Et, sans doute, 9 mois pour le chœur.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes
Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Le beffroi de la tour occidentale sud

Les maçonneries de la nef et des deux tours occidentales furent construites ensemble. Branner date le début du chantier vers 1225 et la fin entre 1256 et 1270. L’étude des beffrois médiévaux reste à faire en France. On trouve ici la même équipe de charpentiers que pour le vaisseau central. Les bois sont aussi issus de la même forêt. Les comparaisons sont difficiles à établir avec d’autres beffrois, car très peu sont connus.

Pour terminer

La lecture d’un tel ouvrage ne cesse de surprendre le lecteur. Celui-ci se trouve, régulièrement, dépossédé de toutes certitudes. On découvre ainsi la célérité de la réalisation de la charpente du grand vaisseau. Mais on est aussi saisi par la qualité de l’ensemble du travail qui permet à ce navire amiral de 100 m de long de culminer à près de 40 m depuis huit siècles. Enfin, le lecteur est déconcerté par le remarquable travail que l’étude fournit sur le bois. Frédéric Épaud nous fait tout découvrir de la gestion des forêts médiévales (enclos, coupe à blanc), de la capacité de stocker des bois, sans altération, pendant 25 ans, etc.

Disons-le, sans détour, ce livre est un régal et une aventure dans un monde qui nous est devenu complètement étranger : nos forêts et l’art du bois !

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes au travers d’un livre et de son auteur.

Le livre

Frédéric Épaud est chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires (LAT) de l'UMR CITERES de Tours. Docteur en archéologie, ses travaux portent plus particulièrement sur lévolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d'œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge, ainsi que sur larchitecture carolingienne en bois à travers larchéologie expérimentale et l'ethnoarchéologie.
Les grandes charpentes gothiques de la cathédrale de Bourges, par leur dimension et leur complexité structurelle, constituaient un défi technique majeur pour les charpentiers du XIIIe siècle. Leur étude archéologique aborde les questions de l’approvisionnement en bois d’œuvre, des arbres et des forêts exploitées, mais aussi des techniques de mise en œuvre, d’assemblage et de levage.  Lire plus

L’auteur

Frédéric Épaud est chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires (LAT) de l'UMR CITERES de Tours. Docteur en archéologie, ses travaux portent plus particulièrement sur lévolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d'œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge, ainsi que sur larchitecture carolingienne en bois à travers larchéologie expérimentale et l'ethnoarchéologie.
Frédéric Épaud est docteur en archéologie. Il est, par ailleurs, chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires de Tours. Il est, particulièrement, spécialisé dans l’évolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d’œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge. Lire plus

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes. Pour aller plus loin

Résonnances médiatiques avec France Culture dans l’émission « Matière à penser » de Patrick Boucheron

Pour « sortir des idées reçues », Patrick Boucheron reçoit Frédéric Épaud. L’échange passionnant entre les deux historiens permet de poser les fondamentaux de l’histoire de la charpente ; de la forêt au chantier. 

Résonnances médiatiques avec CNRS, le jounal

Les bois de charpente qui ont servi à Notre-Dame avaient environ 60 ans d’âge et mesuraient 12 m de long. Nous sommes loin des soi-disant chênes multiséculaires. Par ailleurs la charpente de la cathédrale de Bourges, comme l’indique l’étude parue aux PUFR en 2017 a nécessité 1200 arbres ce qui représente 3 ha de bois. On est donc encore loin de la légende qui veut qu’on ait détruit, au XIIIe siècle, des forêts entières pour construire les cathédrales gothiques. Pour en savoir plus sur ces charpentes Retrouvez ici l’ensemble de l’article

Guédelon : un chantier médieval de référence

L’utopie en héritage

L’utopie en héritage

L'utopie en héritage

Dès les premières pages, les caractéristiques et les spécificités du Familistère de Guise sont mises en évidence. Il s’agit d’envisager cette structure et de s’aventurer dans la pensée de Godin qui cherchait une réponse à la « question sociale ». L’utopie en héritage nous présente une aventure largement inédite et pleine de rebondissements.

Présentation du livre

L’utopie en héritage ; Le temps du deuil (1888 -1914)

Bien-être ouvrier, coopération et productivité, voilà le leitmotiv présent dès les premiers chapitres. En effet, il s’agit de penser collectif et prospérité économique. C’est pourquoi le but est de favoriser le confort des ouvriers. In fine, ce fut une nécessité pour le fondateur. C’est pour cela que le système salarial tel que l’envisageait Godin relève d’une modernité remarquable. On peut, en outre, rapprocher ce modèle d’organisation du travail de l’école des relations humaines. Celle-ci place l’homme au centre de l’organisation. Voilà l’individu reconnu et valorisé en tant qu’être social au sein d’un collectif. Nous retrouvons, notamment, certaines similitudes comme les espaces de socialisation au sein de l’Association.   

L'utopie en héritage
La Fête de l'enfance du Familistère de Guise
La calsse de Mme Lobjeois à l'école du Familistère de Guise

Ses convictions sont d’autant plus actuelles qu’elles font écho aux entreprises américaines telles que Googleplex qui aménage des lieux de vie pour ses travailleurs et leur famille.

L’utopie en héritage
Salle de jeux pour les employés de Google
L'utopie en héritage
Le jeu de boules au nord du pavillon central du Familistère de Guise du

L’organisation d’un tel environnement n’a pourtant pas permis au Familistère d’échapper aux faiblesses qui s’imposent au cours des années d’après-guerre. 

L’utopie en héritage ; D’une guerre à l’autre, un héritage à reconstruire (1914-1938)

Revenir au système d’avant-guerre ou se moderniser ? Les successeurs de Godin choisissent la première option.

L'utopie en héritage
L'atelier de moulage mécanique dévasté et privé de ses machines après la première guerre

En effet, cette reconstruction à « l’identique » permet de retrouver une certaine prospérité économique. Finalement, ce succès se révèle illusoire. Pour cause, son absence d’investissement et d’autofinancement ne permet pas un développement économique suffisant. Ce choix empêche aussi de perpétuer avec sérénité les engagements de Godin. Pour finir, la situation est révélatrice du dilemme imposé aux ouvriers et à la gérance du Familistère. Ainsi deux logiques s’opposent : soit la société innove ou elle campe sur ses positions. 

En conséquence, un tel immobilisme provoque, après la guerre, des problèmes de trésorerie et de vieillissement des appareils de production. Ajoutons aussi le ralentissement de l’activité… Tout cela s’aggrave encore avec la crise de 1929. Parallèlement, l’inquiétude grandissante concernant les avantages sociaux se fait ressentir.

Godin

L’utopie en héritage. Le familistère de Guise 1888-1968 : Évoluer pour survivre (1938 -1968)

Vers 1939 les tensions s’apaisent, car le contexte est favorable à une reprise économique pour la Société. Mais la menace de la guerre conduit les familistériens à anticiper les productions. 

Brochure publicitaire vers 1960

Heureusement une période de modernisation suit la guerre. La réorganisation du travail, de nouvelles machines participent de cet élan. De même on renouvelle le système des salaires.

Toutefois, la croissance économique en hausse jusqu’en 1964 ne suffit pas face à la concurrence internationale. En outre, la libre concurrence s’accentuera d’année en année, et particulièrement dans le cadre de l’Union Européenne.

Finalement, en 1966, l’Association est dissoute par vote de l’assemblée générale. Voici l’llustration d’un « sacrifice consenti par les salariés dans l’espoir de sauver le plus important, c’est-à-dire leur usine et leurs emplois ». Mais la fin d’une époque est prononcée officiellement en 1968, date à laquelle « l’Association fraternelle du capital et du travail du Familistère de Guise devient la société anonyme Godin ».

Conclusion

Un livre riche sur une aventure très largement méconnue ! Au-delà de l’histoire, cette étude nous invite à repenser notre industrie et nos politiques sociales. Godin n’a pas tout réussi mais les pistes lancées restent inspirantes.

L’utopie en héritage : le livre et l’auteur

Le livre 

La Société du Familistère de Guise est une entreprise à l’histoire riche et complexe. La raconter, c’est évoquer la célébrité des poêles Godin qu’elle produit et qui ont marqué le quotidien de plusieurs générations. Mais c’est aussi faire le récit d’une aventure humaine, celle de ces ouvriers qui, à la mort de leur patron, reçurent en héritage la propriété de cette coopérative et la responsabilité de la faire survivre, faisant mentir ceux qui n’y voyaient qu’une utopie irréaliste et sans avenir. Lire la suite

L’auteur

Jessica Dos Santos, agrégée d’histoire, est chercheuse associé au laboratoire IRHiS (Université Lille 3). Son doctorat d’histoire contemporaine, dont est tiré cet ouvrage, a été plusieurs fois primé par des jurys scientifiques : elle a ainsi reçu le Prix d’Histoire François Bourdon « Techniques, entreprises et sociétés industrielles », le Prix de l’ADDES (Association pour le développement de la documentation sur l’économie sociale) et le Prix Crédit Agricole d’histoire des entreprises. Lire plus

Pour aller plus loin

Le familistère aujourd’hui

Le syndicat mixte du Familistère Godin est le propriétaire et l’administrateur du Familistère. Cette collectivité publique a été créée le 17 novembre 2000 par le Département de l’Aisne et la Ville de Guise pour conduire le programme de valorisation du Familistère. Le 1er avril 2006, le syndicat mixte a créé une régie de service public industriel et commercial, la Régie du Familistère, chargée de gérer l’accueil du public et les services associés. Lire plus

L'effet livre

L’effet livre

Avec 5 000 publications annuelles et 10 % du marché, la BD est devenue un acteur incontournable de l’économie de l’édition. Mais ces extensions dans la vidéo, le cinéma et sa place dans les musées font désormais d’elle un acteur aussi incontournable de la vie culturelle. Quoi de mieux alors, comme l’a fait la France, que de lui dédier toute l’année 2020. Le « sacre de la BD » n’est plus seulement une expression, mais bien une réalité incontournable. L’effet livre explore consciencieusement et passionnément l’exception franco-wallonne qui combine la BD comme livre et neuvième art. Voici donc le moment de nous glisser dans les pas de Sylvain Lesage.

L'effet livre

L’effet livre : entrer dans le livre

L’effet livre : Vers l’album

Le standard

Les albums de caricatures et les recueils d’invendus d’illustrés servent, en quelque sorte, de socle à l’édition d’album. On peut remonter les origines aux environs des années 1830 avec les albums à estampes et ceux de Rodolphe Töpffer. Alors qu’au début du XIXe, le public adulte est le plus visé, à la fin du siècle la bande dessinée devient « une forme populaire de la presse illustrée pour enfants ». D’ailleurs, au début des années 50, l’album de bande dessinée reste marginal. Peu à peu, les différents formats commencent à s’amenuiser pour laisser la place à « l’album à la française » de 48 à 64 pages. Notons, au passage, que les transformations sociales en cours ne sont pas pour rien dans ces modifications. Le « phénomène Astérix », par exemple, est « une alchimie » entre la société française des Trente Glorieuses, l’œuvre et l’implication de l’éditeur. Voici venu le temps de « l’autonomie de l’album ».

L’album au service d’une esthétique franco-wallonne

De 1950 à 1975, la presse perd petit à petit sa centralité au profit de l’album qui se standardise notamment autour de la forme 48 pages ; album cartonné et en couleur. Une nouvelle esthétique franco-belge se met alors en place. Mais cette transformation implique aussi de nouvelles pratiques éditoriales. Les coûts d’imprimerie obligent, notamment, à une standardisation de la pagination. On s’aperçoit aussi que des positionnements commerciaux différents apparaissent entre albums cartonnés et albums brochés. Mais ce n’est pas tout, car même les pratiques de lecture changent. Enfin, ce sont les méthodes de travail et les métiers de la bande dessinée qui évoluent. L’augmentation de la longueur des récits oblige à une division du travail. On distingue alors le scénariste du dessinateur comme l’illustre bien le cas Goscinny-Morris. Mais les modalités de création sont aussi affectées par l’apparition du coloriste et l’usage plus important du studio.

 

L'effet livre
René Goscinny, Morris, Lucky Luke t. 19, Les Rivaux de Painful Gulch Marcinelle, Dupuis, 1962, p. 43.

L’atelier de l’illustré

Dans les années 50, l’album de bande dessinée se standardise en partie grâce à l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché. On explore, dans ce chapitre, la tension qui traverse le récit dessiné entre 1950 et 1975 ; coincé entre « les contraintes sérielles issues de la publication périodique » et les « exigences de clôture narrative induites par le livre. » La reconstruction des catalogues d’éditeurs illustre bien cette tension. D’autre part, les traits narratifs et stylistiques issus de la sérialité deviennent peu à peu des conventions génériques qui forment un « standard créatif ». Rien de nouveau en soi sur le processus car Eugène Sue s’y était déjà adapté dans les « Mystères de Paris ». 

L’effet livre : sortir d’un carcan

L’inconnu

A partir des années 60, un certain nombre d’auteurs veulent, justement, dépasser ce qu’ils considèrent comme un carcan. Le roman graphique illustrerait ce nouveau front pionnier. Le livre offre des possibilités narratives à exploiter qui dépassent la sérialité étroite issue de la presse illustrée. C’est par exemple le cas « en construisant des arcs narratifs d’une ambition prononcée ». Les auteurs peu à peu s’ouvrent à une narration littéraire, à une volonté romanesque accompagnée par les éditeurs. Cette prétention littéraire est portée par des hommes comme Jean-Paul Mougin. Des changements significatifs l’illustrent parfaitement bien ainsi le Club des bandes dessinées devient, en 1964, le Centre d’études des littératures d’expressions graphiques. Ce faisant, ils ouvrent de nouvelles voies du dialogue entre bande dessinée et littérature peut-être assez efficaces pour se dégager de la sérialité vécue comme un carcan ?

Et la censure ?

Le passage d’un récit saccadé à cause des contraintes de la sérialité au récit plus continu grâce au livre conduit à de nouvelles lectures. La loi de juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse est mise en œuvre par la Commission de surveillance et de contrôle. Le moralisme et le protectionnisme qui animent les commissaires affectent sensiblement les albums tout en façonnant les traits distinctifs d’une bande dessinée franco-wallonne.

Des marges à explorer

La quête de nouvelle forme

A partir des années 60, beaucoup de choses changent. Pilote a été un laboratoire pour de nombreux auteurs. Puis les revues se sont multipliées : Métal hurlant, Fluide glacial, L’Écho des Savanes. Cette presse et le fanzinat jouent un rôle non négligeable dans le desserrement de la pression autour des auteurs qui explorent peu à peu de nouveaux horizons : sexualité, politique, société… En prenant la forme d’une publication noble, via l’album, la bande dessinée alternative, en particulier franco-wallonne, acquiert un peu de la légitimité due à la littérature. On le voit avec les publications de Losfeld et Tchou. L’apparition de la « bande dessinée pour adulte » est le fruit d’une « construction sociale ». Ce processus de légitimation se révèle concomitant d’un processus de distinction entre « œuvres nobles et productions mass-médiatiques ». Le cas de Barbarella de Jean-Claude Forest est ici éclairant sur l’importance de ces catégories éditoriales et sociales.

L'effet livre

L’effet livre, le canon et les marges

L’identification de l’album n’était guère fixée jusqu’à un temps récent. L’album qui était jadis à la marge est devenu aujourd’hui dominant sur le marché français. Mais « tout au long du XXe siècle, le livre de bande dessinée se déploie sur des marges aujourd’hui partiellement effacées ». Ce chapitre se penche sur les petits formats comme les pockets ; longtemps méprisés et surtout méconnus. Au contraire, l’album a largement conditionné l’écriture de l’histoire du médium. Pourtant, des éditeurs classiques s’approprient le petit format tout autant que des éditeurs de petits formats se lancent dans l’édition d’album.

L’effet livre : autour de la bande dessinée

Le modèle réduit

Au début 1990, la publication de séries de bandes dessinées japonaises sous forme de livre de poche fait émerger de nouvelles pratiques de lecture. Glénat, en 1994, traduit Dragon Ball. Finalement, une série de livres de poche en noir et blanc est lancée. Toujours aux marges, l’auteur s’interroge dans ce chapitre sur l’absence d’édition de collection de poche dans la bande dessinée et ses effets sur le marché et la mémoire du « neuvième art ». Des tentatives pourtant ont vu le jour (1974, Barbarella, et des éditeurs comme Dargaud et Dupuis se lancent), mais leurs échecs révèlent le poids important de l’album grand format dans l’économie créative de la bande dessinée

L'effet livre

Au-delà de l’album

Astérix est-il né avec l’album ? Pas sûr que la première image qu’est un enfant du héros gaulois ne soit pas un pot de moutarde ou le parc plutôt que la BD. Cette réalité montre qu’il y a là tout un champ à explorer. La bande dessinée c’est un univers qui entretient des liens étroits avec les autres médias. Le disque, la télévision ou le cinéma sont parmi les acteurs de ces différentes combinaisons. En outre, la télévision prend une place toujours plus grandissante pour les loisirs enfantins au détriment de la BD. D’autre part, c’est le temps de l’arrivée du Manga qui bouscule l’univers télévisuel et oblige les éditeurs de BD à revoir leur production.

Bande dessinée et patrimoine

Selon Thierry Groenesten, la bande dessinée n’aurait pas « grand souci de son patrimoine ». Dans ce dernier chapitre, l’auteur explique les mécanismes de construction mémorielle. Il passe au crible les acteurs (libraires, bédéphiles…), le temps, les cadres intellectuels…

L’effet livre : pour finir

Ce livre très largement illustré est une pierre précieuse dans l’édifice historiographique de la BD. Les images ici constituent de véritables sources au côté d’un texte remarquable. L’ampleur de l’analyse et les pistes ouvertes par ce livre le situe désormais dans le patrimoine des bédéphiles.

L’ effet livre : le livre et son auteur

Le livre

L'effet livre

Longtemps perçue avec méfiance, la bande dessinée est aujourd’hui sortie des enfers culturels et a acquis droit de cité de l’école à l’université, des librairies aux bibliothèques, du Louvre au Grand Palais.
Cette place, la bande dessinée l’a acquise en France notamment en prenant le virage du livre dès les années 1960. Lire la suite

L’auteur

L'effet livre

Sylvain Lesage est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lille et mène ses recherches au sein de l’IRHiS. Après Publier la bande dessinée. Les éditeurs franco-belges et l’album, 1950-1990 (Presses de l’ENSSIB, 2017), il s’apprête à publier aux PUFR L’Effet livre, consacré à la poétique historique du support en bande dessinée. En savoir plus

Pour aller plus loin

La revue « Comicalités »

Comicalités. Études de culture graphique entend interroger la spécificité ainsi que l’évolution des modes d’expression, de production et de réception de la bande dessinée, de l’illustration, de la caricature, du dessin animé… Résolument interdisciplinaire, son comité scientifique accueille des articles qui sont évalués par un vivier d’experts et publiés au fil de l’eau. En savoir plus

De la bande dessinées au cinéma : Le domaine des Dieux

Penser les migrations

« Penser les migrations » explore les différentes échelles de déplacement de population sur l’ensemble de la planète et selon toutes les typologies existantes. En outre, « Penser les migrations » revient sur trente ans d’expérimentation au sein du laboratoire Mingrinter. Le contenu met précisément et concrètement en avant ces initiatives pertinentes et efficaces. « Penser les migrations » c’est l’exploration nouvelle de ces problématiques jusqu’à nous pousser, littéralement, à « repenser la société » et notre manière d’être au monde.

Penser les migrations : le livre en quelques mots

Source : OCDE

L’ouvrage se veut ainsi fondamentalement pluridisciplinaire. Il se divise en quatre parties. La première se penche sur l’État et les institutions face aux flux migratoires. Puis, les contributeurs abordent la question des migrations et mobilités sociales. La troisième partie joue sur les effets d’échelle et aborde les parcours de vie. Enfin, l’étude se termine par la thématique urbaine touchant à la question des logements.

Le rapport qui s’élabore entre migrants et État dépasse la problématique de la frontière qui a été largement médiatisée. Voici un des premiers mérites de ce livre. Il nous interpelle sur la construction de la figure de l’étranger au travers des lois et des pratiques de l’État. D’ailleurs, ce sont les pouvoirs publics qui déterminent la limite entre migrants légitimes ou non. En conséquence, la ligne de partage est complexe et ne recouvre pas la dichotomie migrants réguliers ou irréguliers. 

Par exemple, le cas de la situation dans la province du Nouveau-Brunswick au Canada est limpide. Cette région emploie des étrangers dans les conditionnements de produits marins tout en étant confrontée à un fort taux de chômage. Les syndicats rejettent la venue de personnes étrangères, mais dès lors que celles-ci sont dans la catégorie des ouvriers, ils les défendent en tant que travailleurs.

Penser les migrations : la mobilité

La seconde partie aborde une thématique qui semble propre à notre siècle : la mobilité. On découvre, dans cette partie, que les migrations pour poursuivre des études sont peu analysées. On est, notamment, frappé par ce contexte de marchandisation mondiale des études. L’université de Moncton, au Nouveau-Brunswick (Canada), par exemple, s’oriente vers la francophonie internationale afin de construire une véritable politique de recrutement. De ce fait, elle a conquis les élites maliennes. On assiste finalement à une véritable reproduction d’une élite sociale malienne qui empêche toute une autre catégorie sociale de s’élever.

Le chapitre six se penche sur la mobilité des migrants liée à la santé. Or, on remarque que les médecins étrangers ont bien du mal à obtenir des postes à responsabilité au sein de l’administration hospitalière française. Ici, l’origine des diplômes joue de fait une sélection tacite comme le disent ces médecins italiens ou cet angiologue chinois. Du reste, le « système de sélection propre à ce corps » fait que les intéressés considèrent plus leur parcours comme de la mobilité que comme de la migration.

La mobilité scientifique est d’ailleurs en augmentation depuis 1990. Le chapitre qui suit, cette fois, analyse les ressorts de ces mobilités et leurs conséquences pour les pays d’origine et d’accueil. Basée sur une centaine d’entretiens, la contribution est centrée sur l’étude du parcours de deux jeunes sud-américains : Franco du Chili et José de Colombie. Cette analyse permet de comprendre que le réseau de relations se modifie en fonction du sujet de recherche, des partenaires scientifiques, mais aussi des liens amicaux, familiaux et, bien sûr, de liens anciens établis avec des universités ou des directeurs réputés (effet tunnel).

Dans le chapitre huit, on découvre que les Marocains ont, avec les Libanais, le plus fort taux de dispersion avec des situations très diverses en Europe.

 

Source : OCDE

Penser les migrations : parcours de vie

Le chapitre neuf consacré aux Harragga tunisiens part à la recherche des contraintes et des opportunités de ces migrants. Cet article présente la trajectoire de Karim et Zoubaier à partir d’une démarche qualitative socio-anthropologique qui détaille les liens sociaux et les différents soutiens qui s’établissent selon les différentes situations et lieux de passage : famille, quartier, harragga. De surcroît, on retrouve une grande ambiguïté de tous ces réseaux qui se révèlent autant protecteurs que « corrupteurs ». Cette migration non documentée montre un pragmatisme constant.

Le chapitre dix se plonge, à l’inverse, dans la question « de la matrice biographique ». Cette analyse se situe d’abord dans le cadre du programme CIMORE qui se penche sur les circulations migratoires. Autrement dit, comment le migrant donne du sens et utilise l’espace, mais aussi comment il reconfigure celui-ci.

 

Le chapitre onze explore, de son côté, les liens entre immigration et militantisme. Il s’agit ici de croiser travaux de recherche et projets associatifs dans une dynamique de productions d’archives orales. Nous sommes face à une coopération réussie entre associatifs, conservateurs, communicants et universitaires, mais il existe aussi des contre-exemples. Des collaborations qui ne prennent pas pour diverses raisons et qui, du reste, sont aussi passionnantes comme objet d’études.

Penser les migrations : prendre place dans la ville

Cette partie propose d’étudier en quoi les migrants, avec les autres groupes d’habitants, contribuent à transformer les espaces urbains alors même qu’ils en subissent les contraintes.

Le chapitre douze, commerces et migrations, travaille sur les « lieux et moments d’interaction entre une offre marchande particulière et les usagers des rues dans lesquelles cette offre est concentrée ». Cette approche, à l’origine nord-américaine, parle de « superdiversité » et prend pour base huit espaces marchands parisiens. Ces lieux ne sont pas seulement des espaces de violences, de replis, mais ils sont aussi des lieux d’échanges, de fusions, et de réactualisation constante.

Dans le chapitre treize, on décrit la vie des marchands sénégalais à Buenos Aires. On a là une migration sud-sud intercontinentale, effet collatéral des blocages au nord. Concentrés dans le quartier d’Once, il s’agit de voir comment ces Sénégalais investissent le commerce de proximité. 

Mobilité à Valence et Beyrouth, dans le chapitre quatorze, sont étudiées, à nouveau, dans la cadre du programme CIMORE avec une méthode combinatoire (observations, questionnaire, entretien) qui est originale. La dynamique des lieux et les logiques migratoires sont bien établies grâce à cette méthode. 

Le chapitre quinze se penche sur la visibilité des Français au Maroc (Marrakech et Essaouira). C’est, en fait, l’activité économique des Français au Maroc qui les rend bien visibles notamment en transformant les quartiers des centres-ville. Continuant de véhiculer un certain nombre de préjugés vis-à-vis de la société marocaine, ces Français, pourtant, ne se sentent pas et ne veulent pas être un groupe distinctif.

Le chapitre seize se penche sur les Roms roumains dans le quartier populaire d’El Cabanyal à Valence. Les familles roms y habitent des logements très modestes mais normalisés.

Source : OCDE

Conclusion

Le livre est foisonnant aussi est-il difficile d’en faire jaillir, dans une courte présentation, toute la sève. Les différentes contributions explorent des sujets qui touchent au quotidien des populations, des autres, de nous… Autant dire que ce livre paraît indispensable, plus encore en période Covid, à qui veut se donner les moyens de comprendre tous les déplacements de populations sur le globe. Il est surtout incontournable pour qui souhaite s’extraire de tous les « préjugés ». Un livre précieux donc à faire connaître !

Penser les migrations : le livre et l’auteur

Le livre

Penser les migrations

Les migrations internationales contribuent à définir l’État et ses formes de citoyenneté. Elles modifient les relations professionnelles, transforment les espaces géographiques et jouent un rôle fondamental dans les expressions artistiques. Par effet miroir, les pratiques des migrants sont, elles aussi, tributaires des contraintes et opportunités qu’ils rencontrent dans les espaces qu’ils traversent, sinon investissent. Lire la suite

Les auteurs

Fathallah Daghmi est maître de conférences à Poitiers, laboratoire Migrinter
Françoise Dureau est Directrice de recherche honoraire IRD, laboratoire Mingrinter
Penser les migrations
Nelly Robin est géographe, Directrice de recherche au CNRS, laboratoire Migrinter.
Thomas Lacroix est chercheur en géographie au CNRS, laboratoire Migrinter.
Yann Scioldo-Zürcher-Levi est chercheur au CNRS, laboratoire Migrinter

Penser les migrations : pour aller plus loin

L’écho des médias

 

Penser les migrations

Un ensemble de thèmes, d’approche, de réalités très diversifié qui peut apporter des exemples précis à une étude des migrations. Lire tout l’article

Le Dessous des Cartes revient sur la question migratoire

Les migrations au XXIe siècle dans Le Dessous des Cartes

Découvrir le laboratoire Mingrinter

Penser les migrations

Migrinter est un laboratoire de recherche spécialisé dans l’étude des migrations internationales. Créé en 1985 par le géographe Gildas Simon, Migrinter contribue à institutionnaliser les études migratoires, tant au niveau national qu’au niveau international. Ses membres (chercheurs, enseignants chercheurs, personnels d’appui et de soutien à la recherche) œuvrent pour une approche comparative et pluridisciplinaire des migrations (géographie, anthropologie, droit, histoire, sciences de l’information et de la communication, sociologie, etc.). En savoir plus