L’énigme Bayard

Bayard a-t-il existé ? Fut-il même chevalier ? Si ces questions peuvent paraître provocantes, elles ont, néanmoins, le mérite de souligner la difficulté de discerner le vrai du faux dans ce personnage héroïsé de l’histoire de France. Elles révèlent aussi l’omniprésence et la force de l’image accompagnant la figure de ce preux chevalier. Autant dire que poser l’énigme Bayard n’est donc pas une forfaiture. Ce livre, « L’énigme Bayard », s’y intéresse en évitant nombre d’écueils et en nous révélant que derrière le personnage c’est une époque qui surgit tel un pont entre ces périodes que sont le Moyen-âge et la Renaissance.  

L'énigme Bayard
Portrait de Bayard, huile sur bois, anonyme, 1476-1524, 1476-1500, 1501-1525. Bayard est vêtu d’un costume d’apparat et porte le Collier de l’ordre de Saint-Michel, © Grenoble, Musée Dauphinois.

L’énigme Bayard : le livre

L'énigme Bayard
François Ier armé chevalier à Marignan, Ernest Lavisse, Histoire de France – Cours élémentaire, Armand Colin, 1913, p. 90.

L’énigme Bayard : l’homme d’armes et le chevalier

L’alerte lancée par Nicolas Leroux sur les montres d’armes (passage en revue) des compagnies a permis d’éclairer l’itinéraire du chevalier et son entourage. Notre héros est d’ailleurs un pur produit des compagnies d’ordonnance qui évoluent sensiblement au tournant du XVIe siècle. Sa carrière se déroule en trois étapes : l’apprentissage dans la compagnie du baron d’Allègre puis du comte de Ligny. Ensuite, il commande en second, pendant 10 ans, la compagnie du duc de Lorraine. En 1522, finalement, il arrive au sommet de sa carrière et devient capitaine d’ordonnance. Il faut en venir maintenant à l’adoubement du roi François Ier par Bayard. Faut-il considérer l’épisode comme anachronique ? Cette question renvoie, en définitive, au travail de l’historien. Ainsi sans vouloir trancher définitivement la difficulté, il convient de poser les éléments pour avoir une vision générale afin d’estimer toute la valeur des arguments. En tout état de cause, une telle évaluation nous montre la vitalité de l’imaginaire médiévale encore à l’œuvre dans cette première modernité. Le monument de Mézières illustre, à sa manière, les péripéties de la destinée et de l’imaginaire du capitaine dauphinois. Bayard y devient un capitaine réputé et honoré. Mais plus encore, notre chevalier est, d’une certaine manière, « l’étendard d’une noblesse touchée jusque dans son identité par les revers italiens » comme le dit Stéphane Gal. Le capitaine devient alors une des clés du dispositif de la guerre du roi contre l’empereur. Il triomphe à Mézières par la ruse et la force tout en démontrant son aptitude à gérer l’effort de guerre. Bayard trouve finalement la mort en Italie. Si on a longtemps pensé qu’un tir d’arquebuse fut à l’origine de la mort du chevalier, aujourd’hui on se demande si l’arme utilisée n’aurait pas été plus légère encore.

L’énigme Bayard : une mémoire qui dure

Si les portraits de Bayard au XVIe oscillent entre le type du courtisan imberbe et du guerrier barbu, ceux de la seconde moitié du XVIIIe vont révéler ses qualités morales comme sa continence et sa vertu dans l’agonie. Quant au XIXe la représentation la plus célèbre est celle de Louis Ducis représentant l’adoubement de François Ier.

On découvre aussi, au travers d’une étude inédite sur les chansons, Bayard parmi les chants de guerre de son temps ! Du côté espagnol, Bayard était même considéré comme un ennemi respectable. D’un autre côté, Symphorien Champier, son premier biographe, en fait un héros des Alpes. D’ailleurs avant la Renaissance, la montagne était perçue comme un monde horrifique et agressif, entre « répulsion et fascination ». Champier renverse ce regard. Il évoque pour cela autant le mont Aiguille que la vallée du Grésivaudan que Louis XI qualifiait de « plus beau jardin qui fust au monde ». Grâce à Champier et au travers de Bayard et des Allobroges, les Alpes héritent d’une image positive. Avec son Bayard, Champier fait de la montagne un espace noble et sage.

L'énigme Bayard
Joseph Chinard, Dessin pour un monument à Bayard, coll. part., publié par Patrick Michel, « Joseph Chinard et son projet de monument à Bayard », BSHAF, 1993, p. 131-139.
L'énigme Bayard
Aristide Croisy (1840-1899) le chevalier Bayard, 1895, bronze, Charleville-Mézières. Effigie inspirée par l’armure du musée de l’Armée.

L’énigme Bayard : si Bayard nous était conté

Pierre de Terrail est inséparablement lié à son armure. Pourtant, ses biographes ne nous en livrent rien et il faudra les revendications muséales de son harnois pour que l’image militaire surgisse. Cette armure nous échappe bien sûr même si l’armure dite Bayard des mannequins de la Galerie du Costume de guerre du musée d’Artillerie (1876) continue aujourd’hui d’en inspirer les représentations. Lui, en revanche, ne put être inspiré par la tapisserie de la Guerre de Troie contrairement à ce qui a été parfois véhiculé. Bayard incarnait une idée de « l’ancienne chevalerie » dans l’univers collectif allemand du XVIIIe siècle notamment dans la noblesse. Qu’il fut français ne les dérangeait pas, car par ses valeurs il transcendait les frontières. Ces mêmes valeurs se trouvaient d’ailleurs aussi exaltées par la République des lettres au XIXe siècle. Il est même adopté par les romantiques, car il est sincère, sensible. Bien sûr la prégnance de Bayard dans la mémoire, le paysage et l’imaginaire de la ville de Mézière est évidemment incontestable aujourd’hui encore comme l’illustre la récente inauguration du square Bayard, le 9 octobre 2005, pouvu de la statue de Bayard d’Aristide Croissy. Bayard survit aussi au travers de la figure d’éducateur du peuple qui voit le jour à la fin du XIXe siècle. Tous s’en réclament et voient dans la convergence de l’éthique nobiliaire et de la morale chrétienne le fondement d’un idéal de « perfection morale propre à servir de modèle à la figure naissante du citoyen ».

Conclusion :

Bayard se révèle, au total, un vrai professionnel des guerres de son temps alors que paradoxalement il apparaît comme « l’incarnation d’une éthique dépassée ». La contradiction n’est qu’apparente comme le démontre ce livre qui pointe les représentations comme des processus historiques. Au XVIIe, Bayard continue d’être l’exemple du courage quand l’outil militaire développe, en même temps, la discipline et la modération. Irrémédiablement Bayard se révèle un héros polyvalent !

Le livre et l’auteur

Le livre

L'énigme Bayard

Bayard, chevalier sans peur et sans reproche, demeure un personnage central de la mémoire européenne des premières Guerres d’Italie. Son histoire reste pourtant largement tributaire des deux biographies chevaleresques rédigées dans les années 1520 par Symphorien Champier et Jacques de Mailles dit le Loyal Serviteur. Lire la suite


Les deux directeurs

Benjamin Deruelle est Professeur d’histoire moderne à l’niversité de Québec à Montréal. En savoir plus

L'énigme Bayard

Laurent Vissière est Professeur d’histoire médiévale à l’université d’Angers. Pour en savoir plus

Pour aller plus loin

L’association « Les amis de Bayard »

L’association « Les amis de Bayard », fondée en 1938, mérite toute notre attention car elle tente, malgré de nombreux obstacles et peu de moyens, de conserver non seulement la mémoire du chevalier mais aussi de favoriser la recherche historique scientifique autour de leur héros éponyme. Il nous semblait donc juste de souligner ici leur travail et de leur faire place.

L'énigme Bayard

Les pères fondateurs en sont Henry Bordeaux, académicien, et Marcel Giraud, maire de Pontcharra. Découvrir plus

L’ultra-bref

L’utra-bref, la fulgurance voici des termes et des réalités liées indubitablement entre elles. L’ultra-bref ou le temps de la fulgurance dévoile ce lien indissoluble entre un mot, une phrase et l’instantané. Mais cette concision, y compris dans l’art, peut aussi transformer l’instant en un temps suspendu. Les oeuvres, par exemple, d’Ernest Pignon-Esnest, bien qu’éphèmères s’inscrivent dans la mémoire des passants, dans leur expérience et deviennent, par là-même, presque « une éternité de la mémoire ». Ce livre nous plonge dans ces interdépendances et interactions passionnantes dans tous les univers des arts : littérature, peinture, cinéma, etc.

L'ultra-bref
Paolo et Fransceca d'Ingres

L’ultra-bref : au commencement était la fulgurance

La fulgurance en poésie est une réalité récente finalement. Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que des sources d’exultation soient rattachées aux petites unitées d’un texte : locutions, mots…

Du reste, on le voit bien dans le récit de la Genèse le mot fulgurance à une dimension performative qui se manifeste par l’événement. D’ailleurs, création, fulgurance de la parole divine et humaine sont concomittantes.

L’études des noms propres qui vient ensuite est particulièrement stimulante. Emmanuel Vernadakis les présente comme des microfictions grâce à leur potentiel poétique et narratif. Mais il pointe aussi leur caractère performatf notamment chez les hébreux, les premiers chrétiens ou au XIXe siècle lors du développement de l’invention des sciences humaines.

La micro fiction, étudiée ensuite, dévoile sa fulgurance en jouant de l’effet de bric-à-brac, d’humour et de cruauté. On le voit, en particulier, chez Fénéon, Sternberg et Jauffret.

Dans un dernier chapitre Anne Teller révèle les exigences et l’efficacité des récits brefs grâce au refus de la pesanteur, au jeu virtuose de la langue et à la simplicité !

L’ultra-bref : mise en scène de fulgurance textuelle.

Une première étude s’attache à montrer comment dans Jacques le fataliste, la fulgurances des réparties des personnages. Leurs énoncés fugaces par l’insertion de maximes et de récits bref dans le récit principal favorise l’expressivité! Voici que cette esthétique de l’oralité permet une théatralisation du roman !

L’étude qui suit se penche sur Bass et sa manière de restituer les apparitions et disparitions des animaux sauvages par petits touches et effet de suggestion. En outre sa perspective écologique créé ainsi une véritable « poéthique de la fulgurance » qui met en lien chasse, écriture et lecture.

On se penche ensuite sur l’oeuvre de Pascal Quignard qui par le choix du petit, ses Petits traités, souhaitre restituer la multiplicté des facettes du monde contemporain en utilisant la fragmentation et le morcellement. Pour cel, il entremême récits succincts, voire inachevés et fragments discursifs;

L’étude des haikus produit par les poilus pendant la Grande Guerre montre l’exploitation et le renouvellement complet de cette forme tant dans l’esthétique que dans les thématiques. La fulgurance de l’expérience douloureuse de la guerre y surgit et, en particulier, de l’explosion.

Enfin, « La Fausse monnaie » de Baudelaire approfondit la notion de don, celle de spartia tout spécialement, que Baudelaire croit déceler chez son ami. Précisement, dans ce poème prose, la fulgurance surgit de ce don avare et « fallacieux » et dans le brevet, bref et fulgurant par définition, que Baudelaire pensait décerner !

 

Scène de la guerre 1914-1918

L’ultra-bref : arts vivants, arts visuels

Pour débuter cette section, on se penche sur les « tragédies en deux répliques » d’Achille Campanile. La tragédie se joue ici en deux répliques basées sur des blagues.

L’autre étude s’intéresse aux performances sur scène et notamment à la danse. D’ailleurs le chapitre consacré à « une minute de danse par jour » de l’artiste Nadia Vadori-Gauthier dévoile comment le très bref s’inscrit dans une série continue. En effet, Nadia Vadori-Gauthier poste elle-même cet « instant » de danse qu’elle produit là où elle se trouve (voir la vidéo ci-après). Cette minute marque pour elle un engagement après les attentats de Charlie Hebdo.

Par ailleurs, l’approche de Stendhal et du salon de 1824 révèle cette place du bref aussi en peinture. Ainsi, il prend la défense des petits tableaux présentés qui sont présentés car il les estime fulgurants dans la forme, la manière et le sujet. Voici donc une esthétique révolutionnaire fondée sur la concision, la simplicité et l’intensité. 

Enfin, l’étude menées sur le travail d’Ernest Pignon-Ernest pointe la fulgurance produit par ses affiches sérigraphiées placées dans des espaces urbains divers stupéfie le passant à divers titres  ! 

L'ultra-bref
Naples, Antonietta : Photos publiées avec l’aimable autorisation de © Ernest Pignon-Ernest et Philippe Poivret

Ultra-bref : brievetés audiovisuelles. 

 

La première étude consacrée à l’usage des smartphones développe l’idée de l’émergence d’une nouvelle fonctionalité de la photographie. Cette dernière opère, peu à peu, un glissement de la trace mémorielle, bien démontrée par Barthes, vers un présentisme accentuée au service d’un mise en valeur de soi. 

On suit après, l’étude consacrée au journaliste auodidacte Edward R. Murrow. Ces billets radiophoniques de 1940 à 41 ont eu un impact considérable sur les américains et leur engagement dans la Seconde Guerre mondiale.

L’autre étude sur les bande-annonces des films se révèle stimulantes sur ces nouveaux paratextes du film. Leurs constructions, par rapport aux films, révèlent des stratégies bien maîtrisées qui resserrent ou distende les liens entre les deux formes filmiques. Au final, elles deviennent un genre autonome. 

L’analyse de Mindhunter montre comment l’esthétique de la fulgurance permet d’apprivoiser l’horreur.

Pour terminer, on se penche sur les très courts métrages de moins de deux minutes. Ceux-ci jouent sur une esthétique visuelle nourrie d’expérimentation ou sur une poétique narrrative semblable à celles des micro-nouvelles. Ces très très courts métrages fulgurent par leur capacité à marquer les esprits.

Le livre et l’auteur

Le livre

Sidération ! Fascination ! La forme brève dans la littérature, la danse, la photo, le cinéma ou les arts visuels relève de la fulgurance. Elle tient de la performance et de l’éphémère, elle suspend l’instant et exacerbe le détail et l’infime pour créer un choc chez son public.
Quelles sont les forces et les limites de la forme brève ? Lire plus

Les auteures

Karima Thomas est maître de conférences en études anglophones. Elle est, par ailleurs, membre du CIRPaLL, elle est spécialiste d’Angela Carter et des formes brèves (nouvelles, séries, fan-fictions, fan-trailers). Lire plus

Cécile Meynard est professeur de littérature française à l’université d’Angers. Elle est aussi co-pilote l’axe « Nouvelles et formes brèves » du laboratoire CIRPaLL. Lire plus

Pour aller plus loin

Une minute de danse par jour Un projet quotidien de performance initié le 14 janvier 2015 Nadia Vadori-Gauthier

La fin du game

"Le jeu est la respiration de l'effort, l'autre battement du cœur. Il ne nuit pas au sérieux de l'apprentissage. Il en est le contrepoint."
Daniel Pennac

 La fin du game : petit synopsis

Les jeux vidéo sont devenus une des composantes de notre quotidien. En effet, on voit des personnes de tous les horizons s’adonner à ce loisir électronique un peu partout. 

Finalement, aucun lieu n’y échappe, du bureau aux transports en passant par les toilettes ou la maison, il est dans notre quotidien partout et tout le temps. Le salon, du coup, n’est absolument pas l’espace exclusif du jeu.

Le temps du jeu vidéo se glisse ainsi dans tous les « temps libres », si petits soient-ils. Ajoutons que le joueur « type » n’est plus, désormais, cet adolescent campé dans le canapé et spécialiste du tir, car tout le monde joue. En outre, jouer permet autant de se discipliner (sur le lieu de son travail par exemple) que de se détendre ! Au total, le jeu permet de structurer son quotidien, car comme la culture, il rythme notre vie.

Enfin, l’étude pointe une pratique qui se révèle bien moins solitaire qu’on le pense et, au contraire, beaucoup plus tranquille qu’on ne l’imagine.

La fin du game : sa place dans l’édition et la recherche

Ce livre diffère d’abord par son objet, car si beaucoup de travaux de recherche ont été consacrés à l’univers des jeux vidéo, peu se sont penchés sur l’univers des joueurs et joueuses. 

Par conséquent, il s’agit dans ce livre de comprendre comment ces joueurs, joueuses, pratiquent leurs différents « mode d’habiter ». Cette notion, empruntée à la géographie sociale, permet de ne pas séparer le monde virtuel du monde réel et constitue la deuxième originalité de cette approche. 

La troisième originalité est la mise en place d’une méthode de visionnage du joueur, joueuse, afin d’évaluer si oui ou non se confirme l’intensivité et l’immersion du jeu.

Le livre

La fin du game

À la maison ou dans les transports, au bureau ou aux toilettes, les jeux vidéo sont partout. La banalisation de ce loisir électronique dans toutes les tranches d’âge et toutes les catégories de la société s’est accompagnée d’une diversification des publics mais aussi des manières de jouer.
Loin de l’image caricaturale du mâle adolescent jouant des heures durant à des jeux de tir, désormais les jeux vidéo sont pour beaucoup une activité ordinaire qui trouve place dans les interstices, les temps libres des routines journalières ou hebdomadaires. Ils sont imbriqués dans les modes de vie et contribuent aux modes d’habiter. Lire la suite

Les auteur.e.s

La pépite : reportage et première analyse autour du jeu vidéo

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

L’incendie de Notre-Dame en 2019 a mis en lumière l’actualité et les passions que pouvait susciter notre patrimoine. Les échanges, parfois tendus, se sont notamment focalisés autour de la question du coût exorbitant ou non, de la reconstruction de la charpente. L’incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes pourrait-on affirmer, car se pose maintenant la question de la reconstruction. L’étude menée sur La charpente de la cathédrale de Bourges par le spécialiste qu’est Frédéric Épaud nous en dit long sur les idées reçues, fausses informations, etc.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes. Présentation d’un livre.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

La charpente de la cathédrale de Bourges : mise en perspective

Le gigantesque ouvrage de bois qui coiffe la cathédrale n’a jamais été encore étudié de manière approfondie. Or, le vaste chantier de restauration de 2010 à 2014 a fourni de nombreuses informations précieuses.

Plusieurs campagnes de construction ont été nécessaires. La première débute au XIe probablement sous l’archevêque Gauzlin. Puis une seconde phase, engagée vers 1160, ajoute des ailes latérales avec des murs orientaux. Selon R. Branner, le premier maître d’œuvre de la cathédrale gothique établit un plan vers 1195. Toujours, selon Branner, confirmé par J.- Y. Hugoniot, deux phases successives (1195-1214 et 1216-1255) de construction sont repérables. Finalement, l’achèvement de la nef permet la mise en place de la charpente du vaisseau central vers 1256 puis de celle du chœur en 1257.

Il n’est pas inutile de rappeler les difficultés financières de ce projet. Car ni le roi de France ni de grands seigneurs berrichons ne le soutiennent. Par la suite, d’autres chantiers affectèrent la cathédrale du XIVe au XIXe siècle que ce soit des améliorations de la construction ou de la restauration.

La grande charpente du vaisseau central de 101 m de long se divise en plusieurs parties d’époques différentes. On y ajouta ensuite celle de la nef et d’un faux-transept. Mais jusqu’au XIXe siècle, la charpente ne subit aucune réfection. L’origine de l’entreprise ne fut qu’esthétique, tandis qu’au XXe siècle une vaste reprise structurelle sur le grand vaisseau fut effectuée entre 2010 et 2014.

Quatre campagnes d’analyses dendrochronologiques ont été réalisées entre 1998 et 2014.

La charpente de la cathédrale de Bourges : Le bois d’œuvre

17 saisons d’abatage sur 25 ans ont été nécessaires pour la nef. Ces bois ont ensuite été stockés en forêt à l’abri de la chaleur et du soleil donc probablement dans une vallée humide. Ils ont été entreposés à l’état de grumes avant d’être équarris pour la pose. En outre, il est très probable que le bois ait subi un fumage maîtrisé même si aucun texte médiéval ou moderne ne le mentionne.

Au final, la charpente de la nef est mise en œuvre en 1256, celle du chœur en 1257 puis la patrie centrale est remaniée en 1263 et finalement reprise en 1747. L’analyse permet, pour chaque type de bois (chevron, entrait, poinçon) de distinguer l’âge et le diamètre des arbres utilisés. Ainsi les entrains du chœur ont été taillés dans des arbres, en moyenne, de 15 m de long, de 43 cm de diamètre et âgés de 125 ans. 

Au total, ce sont 925 chênes minimum qui ont été utilisés avec une majorité de grumes (plus de 94 %) de 14 m de long et de 23-28 cm de diamètre. Ce chiffre ne correspond pas, bien sûr, aux chênes abattus, car il y a toujours des pertes. Le chantier expérimental de Guédelon a montré qu’elles s’élèvent à environ 26 %. En conséquence, la quantité de bois nécessaire correspond à environ 3 ha de forêt ce qui montre que les cathédrales n’ont pas détruit les forêts médiévales.

Il est très probable que le bois soit issu de la forêt de Saint-Palais (Cher). Il s’agit de chênes sessiles au peuplement dense ce qui réduit le houppier et les branchages. En outre, il faut noter que le type de bois utilisé dépend aussi du mode d’exploitation. Ainsi pour notre période, le faire valoir direct par un seigneur correspond aux besoins.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes
Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

La charpente de la cathédrale de Bourges : structure 

Les charpentes du XIIIe siècle ont, en général, la même structure. En particulier sur la nef et le chœur, les fermes se répartissent par travées avec une ferme principale. Celle-ci est constituée d’un entrain et d’un poinçon. Puis une courte série de fermes secondaires s’ajoute. On retrouve à Bourges une régularité des travées qui suppose un dessin originel. Cependant on constate une indépendance de la charpente et des supports maçonnés. Cette réalité s’explique par la grande longueur des trames maçonnées. Ainsi le poids de la charpente (200 tonnes environ après séchage) est supportable par l’ouvrage. Un dispositif assure le contreventement de la charpente grâce à des liernes hautes et des croisées d’écharpes. Cela permet aussi de soulager les fermes secondaires. Cet ensemble assez complexe ne se rencontre pas ailleurs. Toutefois, il est probable que cette méthode est à l’origine de la déformation de la charpente.

Les indices du chantier

Les structures de charpente sont en général conçues sur un vaste plancher provisoire où l’épure est tracée au noir de charbon ou bien représentée par des fils tendus. Mais ici les charpentiers se sont aussi servis d’une ferme principale déjà constituée. En effet, des traces de cupules matérialisent ce procédé.

Chaque pièce de la ferme est marquée après l’assemblage. Ces repères précis pour le remontage sont donc formalisés. Ainsi on trouve des chiffres romains et des contremarques en séries identiques. D’autre part, la répartition similaire au sein des fermes confirme que ces deux charpentes ont été exécutées par les mêmes équipes.

La question du levage, enfin, ne peut être résolue par des grues ou des engins de ce type. C’est pourquoi la solution la plus adaptée est la mise en place d’un plancher sur les sablières et en appui sur l’échafaudage. On peut ainsi supposer que le plancher devait avoir une longueur de plusieurs travées pour ensuite le démonter et le déplacer.

Le temps de travail nécessaire pour la charpente dépend des phases : équarrissage, montage… L’exécution de la charpente de la nef pourrait représenter trois mois de travail pour dix charpentiers. Ainsi de bout en bout, la charpente de la nef pouvait prendre dix mois de travail pour dix à vingt hommes. Et, sans doute, 9 mois pour le chœur.

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes
Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes

Le beffroi de la tour occidentale sud

Les maçonneries de la nef et des deux tours occidentales furent construites ensemble. Branner date le début du chantier vers 1225 et la fin entre 1256 et 1270. L’étude des beffrois médiévaux reste à faire en France. On trouve ici la même équipe de charpentiers que pour le vaisseau central. Les bois sont aussi issus de la même forêt. Les comparaisons sont difficiles à établir avec d’autres beffrois, car très peu sont connus.

Pour terminer

La lecture d’un tel ouvrage ne cesse de surprendre le lecteur. Celui-ci se trouve, régulièrement, dépossédé de toutes certitudes. On découvre ainsi la célérité de la réalisation de la charpente du grand vaisseau. Mais on est aussi saisi par la qualité de l’ensemble du travail qui permet à ce navire amiral de 100 m de long de culminer à près de 40 m depuis huit siècles. Enfin, le lecteur est déconcerté par le remarquable travail que l’étude fournit sur le bois. Frédéric Épaud nous fait tout découvrir de la gestion des forêts médiévales (enclos, coupe à blanc), de la capacité de stocker des bois, sans altération, pendant 25 ans, etc.

Disons-le, sans détour, ce livre est un régal et une aventure dans un monde qui nous est devenu complètement étranger : nos forêts et l’art du bois !

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes au travers d’un livre et de son auteur.

Le livre

Frédéric Épaud est chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires (LAT) de l'UMR CITERES de Tours. Docteur en archéologie, ses travaux portent plus particulièrement sur lévolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d'œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge, ainsi que sur larchitecture carolingienne en bois à travers larchéologie expérimentale et l'ethnoarchéologie.
Les grandes charpentes gothiques de la cathédrale de Bourges, par leur dimension et leur complexité structurelle, constituaient un défi technique majeur pour les charpentiers du XIIIe siècle. Leur étude archéologique aborde les questions de l’approvisionnement en bois d’œuvre, des arbres et des forêts exploitées, mais aussi des techniques de mise en œuvre, d’assemblage et de levage.  Lire plus

L’auteur

Frédéric Épaud est chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires (LAT) de l'UMR CITERES de Tours. Docteur en archéologie, ses travaux portent plus particulièrement sur lévolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d'œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge, ainsi que sur larchitecture carolingienne en bois à travers larchéologie expérimentale et l'ethnoarchéologie.
Frédéric Épaud est docteur en archéologie. Il est, par ailleurs, chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologie et territoires de Tours. Il est, particulièrement, spécialisé dans l’évolution des charpentes romanes et gothiques, le bois d’œuvre en charpenterie, la sylviculture et la forêt au Moyen Âge. Lire plus

Incendie de Notre-Dame : histoire de charpentes. Pour aller plus loin

Résonnances médiatiques avec France Culture dans l’émission « Matière à penser » de Patrick Boucheron

Pour « sortir des idées reçues », Patrick Boucheron reçoit Frédéric Épaud. L’échange passionnant entre les deux historiens permet de poser les fondamentaux de l’histoire de la charpente ; de la forêt au chantier. 

Résonnances médiatiques avec CNRS, le jounal

Les bois de charpente qui ont servi à Notre-Dame avaient environ 60 ans d’âge et mesuraient 12 m de long. Nous sommes loin des soi-disant chênes multiséculaires. Par ailleurs la charpente de la cathédrale de Bourges, comme l’indique l’étude parue aux PUFR en 2017 a nécessité 1200 arbres ce qui représente 3 ha de bois. On est donc encore loin de la légende qui veut qu’on ait détruit, au XIIIe siècle, des forêts entières pour construire les cathédrales gothiques. Pour en savoir plus sur ces charpentes Retrouvez ici l’ensemble de l’article

Guédelon : un chantier médieval de référence