Boire avec les morts : garder autrement les liens

Boire avec les morts : garder autrement les liens
Vieilles femmes buvant à un mariage de la chicha dans des tutumas qu’elles plongent dans le seau.

Ce travail est le fruit de sept années d’immersion dans la communauté paysanne quechua de Qhoari (Bolivie). L’auteure décrit ici les moments singuliers de la vie sociale où l’excès est le garant de la cohésion du groupe. Mais que signifie cet excès ? Il s’agit de la démesure dans l’ingestion de la nourriture et surtout de la chicha ; cette boisson épaisse fermentée à base de maïs qui est au cœur des rituels funéraires andins. Le débordement physique s’ajoute ici au débordement des sens !

Petite incursion dans un livre étonnant

L’ivresse silencieuse

La perte d’un membre impose la mise en place de tout un protocole pour assurer le bon déroulement de toutes les funérailles qui vont culminer à la Toussaint. Toutes ces étapes constituées de gestes rituels précis sont fondamentales pour assurer la bonne « fabrication du mort ». C’est ainsi qu’il pourra accomplir sa destinée : renaître dans l’autre vie et devenir un ancêtre, un mort ancien. Pour cela, on lui fournit de la nourriture, de la boisson, mais il lui faudra au moins trois ans pour saisir tous les usages de son nouveau monde.

Si les morts reviennent à la Toussaint, c’est pour partager la vie des humains. Ainsi l’évènement est bien à lire dans cette réciprocité qui unit les vivants et les morts. Les vivants favorisent ainsi le passage vers l’ancestralité. Par exemple, en les nourrissant ou en organisant des fêtes pour eux. En outre en citant leurs noms dans les prières, les vivants contribuent à faire vivre la mémoire des morts. De leur côté, les ancêtres veilleront sur la météo et sur le destin pour que tout favorise les vivants.

Les passerelles entre ces deux mondes s’établissent par l’ivresse, le songe, la prière. On peut citer aussi le fait de nommer les défunts ou de parler directement avec eux. Tout cela assure la fluidité des relations et « l’assurance réciproque du bien-être de l’autre ».

Boire avec les morts : garder le contact autrement
La chicha doit fermenter pendant quelques jours dans de grands wirk’i.

La mémoire des morts et l’ivresse

En Quechua, comme en Aymara, le futur est derrière soi alors que le passé est devant nous. L’alcool peut donc permettre de projeter le buveur dans une époque ancienne, de le renvoyer auprès de ses ancêtres ; bref, « de le renvoyer dans une mémoire longue ». Seuls quelques chamanes (ou guérisseurs) comme les Curanderos peuvent entrevoir l’avenir.

Ces agapes avaient, au début de l’époque coloniale, des allures de contestations. Les mouvements messianiques ou les borracheras (ivresse qui désigne aussi le boire collectif) favorisaient la communication assidue avec les wak’a (supplication pour obtenir la multiplication des troupeaux). Aujourd’hui la contestation est différente mais elle existe, car continuer ces pratiques revient à défier les édits municipaux interdisant l’alcool à la Toussaint.

Cette date est marquée, dans tous les cimetières, par des scènes orgiaques où coule la chicha et où l’on consomme les mets cuisinés.

En outre, on assiste ces dernières années à un néo-culte aux têtes de mort (natitas). On leur fait des offrandes et, en retour, on attend des bienfaits. Même l’Eglise catholique a cessé de lutter contre cet héritage et tente de le christianiser en utilisant les images du corps et du sang de Christ.

Boire permet à ces populations de s’affranchir des carcans et de retrouver une certaine liberté par le langage et le rêve. En se laissant emporter par ceux-là, les buveurs retournent vers des temps qui auraient été baignés d’harmonie et de confiance.

Boire avec les morts : garder les liens autrement
Le cercueil traverse la rivière à dos d’homme.
Boire avec les morts : garder les liens autrements
Les moutons mangent la q’owa fumante qui leur était offerte, avant d’êtres tués

Le corps ouvert et sacrifié

Il faut d’abord repenser la question du corps. Ce dernier est conçu comme un reflet de la nature anthropomorphisée. Ainsi, il apparaît comme un système hydraulique dont les flux doivent être permanents. Une rupture entraînerait un isolement de l’homme, une non-correspondance rituelle.

Alors les dieux et démons se dessécheraient ce qui signifie la mort et, par conséquent, la mort de l’homme. Voici donc que les offrandes sont là pour éviter l’accomplissement de ce cycle infernal. Ces présents sont de toutes sortes et doivent nourrir Pachamama et sa cour de diables. C’est ainsi que l’homme est leur lien, car c’est bien cette nature animée qui le nourrit. Mais le don ne suffit pas pour assurer l’harmonie. En effet cela dépend aussi de l’état psychologique de l’individu, car s’il est trop faible, il peut être emporté par ces êtres.

 

Boire avec les morts : garde le contact autrement
Corps en déséquilibre, les yeux peinant à rester ouverts, les gestes mal coordonnés.
Homme sacrifice, affalé à cause de l’ivresse plutôt que des coups. T’inku

Il faudra alors des offrandes q’owa et ch’allas pour retrouver son état animique. Toutes les offrandes sont là pour favoriser cette communication des deux espaces. Quand l’homme offre son corps sacrifié détruit par l’alcool c’est pour mieux renforcer cette communication : offrandes brûlées en holocauste, dons de couleurs, de musiques, de danses, de séductions, de ch’allas puis sacrifice de soi. Alors « ces êtres malicieux, capricieux qui aiment à se laisser séduire » écouteront peut-être. L’alcool versé et bu assure, au final, la liaison entre les deux mondes.

Voici un livre étonnant à tous points de vue. D’abord par la richesse documentaire produite, ensuite par la profondeur de l’analyse qui ne bascule jamais dans le simplisme, enfin par la richesse d’une iconographie ancrée dans ces communautés. Cette étude se révèle incontournable pour qui veut comprendre ces autres sociétés, mais aussi parce qu’elle interroge un rapport à la mort souvent exclu de nos sociétés occidentales.

Le livre et l’auteur

Le livre

L'ivresse rituelle et festive

Engager une anthropologie de l’ivresse rituelle et collective dans un contexte festif – notamment funéraire – andin s’avère un champ de recherche fécond et fascinant tant la chicha, cette boisson épaisse de maïs fermenté, contient tout un monde de significations. L’ivresse qu’elle provoque favorise diverses formes de mise en relation avec le monde animé environnant et avec les morts.  Lire la suite

L’auteur

L'ivresse rituelle et festive

Céline GEFFROY est anthropologue. Elle a ainsi vécu pendant 22 ans en Amérique latine, au Chili quelques mois puis en Bolivie. Elle a donc mené plusieurs travaux dans les Andes autour des notions de réciprocité, de migration, de politique et finalement, ses recherches l’ont menée vers l’étude de l’ivresse. Après avoir été enseignante-chercheuse contractuelle aux Universités de Nice et de Brest, elle est actuellement anthropologue au sein du Groupe SEB. Pour en savoir plus

Pour aller plus loin

Pour situer un peu mieux le contexte général, ce reportage nous propose la découverte de tout un peuple et de ses traditions

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *